Short-Editions l'épave - Auteur Jean-Paul Robert

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À lire sur le site Web short-edition.com. Vous y trouverez aussi d'autres textes courts que je n'ai pas encore édités.
                   
Quelques avis de lecteurs :
Maud Garnier
Bravo, finalement Jojo à  trouvé son trésor, et vous le podium !... :-)
Guy Bellinger
Un récit d'aventures très  bien mené, du titre (subtil) au final (magnifique).
Lain
Tu l'as trouvé ton trésor.  Votre écriture est vraiment fluide. Très agréable a lire
Pâquerette
Oh. Pauvre Jojo! J'admire  cotre capacité à nous faire entrevoir les méandres des pensées de Jojo.
M. Iraje
Un vrai roman d'aventures,  aux couleurs exotiques.
Fred Panassac
De l'action, des dialogues,  de l'humour noir et pas de happy end : les ingrédients d'un excellent  moment de lecture.
Mon vote !
Jihème
Histoire efficace. Mon vote  pour avoir enfin voyagé (ailleurs que vers des " instants de vie" sans  relief, hmmmm, enfin c'est mon avis)
Maud Garnier
J'avais été la première  à  voter pour cette captivante nouvelle, et je viens renouveler mon vote,  pour ce pauvre Jojo qui a finalement trouvé son trésor !... :-)   
Christèle
Un "Jojo" tellement  attendrissant... :(
Felicia
Je re-vote pour cette  nouvelle qui m'a captivée.Bravo Jean-Paul
Philshycat
En haleine jusqu'au bout!
Noisette
Esprit Stevenson au goût du  jour, très agréable à lire !

Etc.
L'épave et son trésor
(Prix du jury Short-Editions - 2015)
Assis sous un cocotier, protégé du soleil par le feuillage d’un  mancenillier, Jojo regardait l’horizon. Une ligne à peine perceptible,  qu’aucun mât ne venait briser. Pas de hors-bord, aucune voile, le calme  plat. Depuis la pointe de la baie, il pouvait admirer, comme chaque  jour, l’immensité de la mer des Caraïbes aussi bien que les bateaux  ancrés dans le port. L’un d’eux, un superbe trois-mâts accosté quelques  jours plus tôt, continuait à retenir son intérêt. Il l’avait tellement  observé qu’il aurait pu le décrire de mémoire sans omettre aucun détail.
Cet endroit, c’était le paradis, son paradis.
Pêcheur  devenu vieux mais resté pauvre, Jojo faisait presque partie du paysage.  Veuf, usé par les épreuves et les espoirs déçus, il s’était laissé  aller, ne voyant plus d’intérêt à cette existence solitaire à laquelle  les hasards de la vie l’avaient conduit. Il continuait à pêcher. Par  habitude. Pour subvenir à ses maigres besoins. Ou peut-être parce qu’il  était à la recherche d’une belle mort, seul, au cœur d’un océan dont les  limites lui échappaient toujours. Avec le temps, ses yeux avaient perdu  de leur malice, et son visage commençait à trahir son penchant pour le  rhum. Il inspirait de la pitié à ceux qui ne le connaissaient pas et de  l’inquiétude à ses amis. Des amis toujours prêts à le soutenir, parfois  secondés par leurs enfants, en souvenir de l’époque où il les emmenait  pour une partie de pêche ou leur racontait des histoires extraordinaires  pleines de trésors et de pirates.
Il s’épongea le front. La température et l’humidité devenaient insupportables.
— Ça va péter ! songea-t-il en bâillant. Et avant ce soir.
Le  ciel restait pourtant d’un bleu limpide, sans le moindre nuage. La  tempête tropicale annoncée par la météo ne devait pas atteindre l’île  avant le lendemain. Portés par un vent à peine perceptible, les  vrombissements des tronçonneuses et les coups de marteau parvenaient  jusqu’à lui. Ils indiquaient que toute la ville se préparait à affronter  l’ouragan. Il hocha la tête, comme s’il approuvait les précautions  qu’il ne prendrait pas pour lui-même ni pour sa petite maison déjà  presque ruinée.
Assommé par la chaleur, il finit par s’assoupir.

Le soir tombait. Les lueurs du soleil couchant inondaient la cité, illuminant de leurs reflets orangés la sombre vitrine du Chien Bleu.  Le plus typé, le plus douteux, mais aussi le plus animé des bars  nocturnes du coin. Malgré la climatisation et les ventilateurs, la  température y était insupportable, au grand dam des quelques clients  déjà installés. Une odeur douceâtre, mêlant les vapeurs du rhum à celles  des épices, imprégnait les lieux depuis tant de décennies qu’elle  semblait appartenir au décor aussi bien que les vieux meubles usés par  le temps.
La vitrine crépita soudain, frappée par une pluie violente.  Une de ces pluies chaudes, acharnées et drues qui vous transforment les  caniveaux en ruisseaux avant de remplacer les rues par des rivières.
La  porte s’ouvrit brutalement sur Jojo, dégoulinant comme les chutes  d’Iguaçu et jurant comme un charretier, pour ne pas déroger à son  habitude. Il arborait sa trogne des mauvais jours, des jours où il  n’avait pas trouvé assez d’âmes charitables pour l’aider à irriguer un  gosier qui passait pour aussi asséché que le Sahara.
— Regarde-moi ça, je suis trempé ! Et j’ai failli me ramasser dans la rue juste avant d’arriver ici.
— T’es déjà bourré ? ironisa Bedel, le barman, en lui jetant un coup d’œil amusé.
Jeune  Antillais, musclé par des années d’efforts en salle de gymnastique,  Bedel arborait un superbe tee-shirt d’un jaune à faire pâlir d’envie un  canari.
— Te fous pas de moi ! T’as vu l’état de la rue ? Tu  traverses quand c’est plein d’eau, t’es sûr de te rétamer. Bon, sers-moi  un petit blanc sec, ça nous changera de ce temps pourri.
— Du blanc ? Qu’est-ce qui t’arrive, tu es malade ?
— J’ai envie de blanc. C’est tout !
— Une revanche ? ricana le barman.
Sans répondre, Jojo s’adossa au bar, coudes en arrière, pour balayer la salle du regard.
Le  petit café-théâtre était encore presque vide. Quatre joueurs de bésigue  avaient interrompu leur partie à l’entrée du nouvel arrivant, avant de  s’y replonger après un échange de coups d’œil entendus. Un jeune couple  d’amoureux complétait la maigre clientèle. Ces deux-là ne semblaient  entendre ni voir personne d’autre qu’eux-mêmes. Un observateur attentif  aurait pu déceler une lueur d’attendrissement dans les yeux du vieux  pêcheur.
Il se détourna. De l’autre côté, la scène n’était encore  occupée que par des instruments de musique abandonnés là depuis la  veille. Leur présence laissait espérer la reprise imminente de  l’animation nocturne.
Jojo fut tiré de son tour d’horizon par le barman, qui lui tapa discrètement sur le coude :
—  Je t’ai mis une serviette et un polo sec au bout du bar. Je t’apporte  ton verre là-bas, j’ai à te causer, et ça ne concerne personne d’autre  que nous deux.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu as peur que je ne paie pas ?
— Écrase, tu veux ! Et parle moins fort, pour une fois. Ça ne te fera pas de mal.

Séché,  vêtu d’un polo gris trop large pour lui, Jojo leva le pouce en signe de  remerciement en voyant arriver Bedel avec son verre.
— Bon, qu’est-ce que tu as ?
—  C’est à propos d’hier soir, reprit le barman à voix basse, tu étais  soûl comme un cochon et tu racontais n’importe quoi. Tu n’as pas cessé  de dire à tout le monde que tu avais repéré quelque chose et que tu  serais bientôt le plus riche de cette île. Fais gaffe, avec ces  conneries, il suffirait qu’un idiot te croie pour qu’il t’arrive des  bricoles…
— D’abord, je ne suis jamais soûl comme un cochon, je sais  ce que je bois, et je sais ce que je dis. Et… qu’est-ce qui te fait  croire que je dis des conneries ? répliqua Jojo en haussant le ton.
—  Moi, ce que j’en dis, c’est pour ton bien. Tes histoires de trésor, je  les connais depuis que je suis tout gosse, mais ce n’est pas le cas de  tout le monde. Alors fais gaffe à ce que tu racontes, c’est tout.  N’oublie pas qu’il y a de vrais voyous, et que ta peau ne vaudrait pas  cher si l’un d’eux finissait par croire que tu as du fric planqué ou que  tu sais où en trouver. À part ça, tu te calmes, reprit aussitôt Bedel  sans laisser le temps à son interlocuteur de réagir. C’est moi qui offre  le verre. Comme un vieux copain.
Il se dirigea sans attendre vers un groupe de trois clients qui venaient juste d’entrer.
Vexé  mais acceptant le petit blanc avec reconnaissance, Jojo faillit le  siffler d’un trait. Il s’arrêta net, le verre au bord des lèvres, la  bouche ouverte. Il venait de reconnaître les nouveaux venus. Il les  observa pendant quelques secondes avant de tourner la tête.
— Encore ceux-là ! dit-il à mi-voix.
Sans  les connaître, il avait détesté ces trois hommes depuis le jour de leur  arrivée. Peut-être à cause de leur magnifique trois-mâts, ou peut-être  par instinct ou par expérience. Lui-même n’en savait rien. Pensif,  oubliant même de finir son verre de vin blanc, il leur jeta un autre  coup d’œil alors qu’ils s’installaient à une table écartée.
— De  vrais rigolos, ces trois types, dit Bedel en revenant. Ils sont là  depuis quatre jours et ils prétendent toujours s’appeler Gaspar,  Melchior et Balthazar. Comme les Rois mages !
— Et tu gobes ça ? grinça Jojo.
— Non. Ils plaisantent. Leur société s’appelle Rois Mages Productions, elle produit des films. D’ailleurs, ils vont tourner une scène ici, ce soir. Ils repartent tôt demain matin. Avant la tempête.
—  Des conneries, ces histoires de films. Je connais ce genre d’oiseaux,  j’en ai vu ici avant que tu saches lire. Tu te souviens des deux zigotos  de l’an dernier ? Ceux qui avaient découvert l’emplacement d’un bateau  de commerce coulé au XVIIIe siècle.
— Sauf que tout le monde, ici,  savait que l’épave avait été fouillée dans les années cinquante et que  personne ne leur a rien dit… Oui, je m’en souviens. Tu crois que ces  trois-là sont aussi à la recherche d’une épave ? C’est ça ?
— Tu as  vu leur dégaine ? Et pourquoi est-ce qu’ils restent sur leur bateau,  tout au bout du port, depuis qu’ils sont arrivés ? Ils sont où, les  cameramen, les maquilleuses et tout ça ?
— Ils ne sont là que pour les repérages. Le tournage n’aura lieu que dans deux ou trois mois.
— Conneries ! Je te dis qu’ils font semblant et qu’ils cherchent un trésor ou une épave.
—  Toi, tu me caches des choses, ou alors tu es tellement embrumé à force  de picoler que tu ne fais plus la différence entre tes rêves et la  réalité.
— Ne t’inquiète pas pour moi, il n’est pas né de la dernière  pluie, le Jojo, et il en surprendra encore plus d’un. On en reparlera.
Le  barman observa Jojo quelques instants, perplexe, avant de hausser les  épaules en s’apercevant que la salle commençait à se remplir et que  quelques clients manifestaient déjà leur impatience.
— Ne fais pas de conneries, viens me parler quand tu veux, dit-il, l’air soucieux, avant de s’éloigner.
Mais  le vieil homme, plongé dans ses réflexions éthyliques, ne l’entendait  déjà plus. Son imaginaire était peuplé de trésors engloutis qu’il  remontait dans sa barque de pêche et brassait à pleines mains. Il se  voyait abordant le port sous les applaudissements de tous ceux qui le  méprisaient et ne chercheraient plus que sa présence, son amitié, et  son… argent. Il était riche et célèbre, son aventure devenait un  best-seller, puis on en faisait un film.
Le rêve s’arrêta brutalement, butant sur cette idée. Un film !
Il  se leva de sa chaise et porta un regard assassin sur les prétendus Rois  mages cinéastes. Ils discutaient toujours entre eux. En les surveillant  quelques instants, Jojo eut l’impression qu’ils veillaient jalousement à  ce que personne ne puisse les écouter. Impression ou certitude ? Dans  l’esprit de l’ivrogne, c’était une certitude qui s’ancrait  progressivement. Il n’eut bientôt plus de doute : ces trois-là cachaient  leur jeu.
Quelques jeunes femmes complétaient maintenant les tables.  Il aperçut Rosina, une superbe îlienne moulée dans une robe rose  ultracourte. Elle traversait la salle en ondulant, à la recherche de son  partenaire de la soirée. Hochant la tête en signe de désapprobation,  Jojo se tourna juste à temps pour voir l’un des supposés cinéastes  conversant avec Bedel. Il fronça les sourcils et acheva son verre de  blanc d’un geste rageur.
Le barman revint vers lui.
— Je te sers le même ou un rhum ?
— Le même, je vais alléger la dose ce soir, j’ai du boulot.
— Tu deviens raisonnable ou tu prévois de faire une connerie ?
— T’occupe, je sais ce que je fais. Qu’est-ce qu’il t’a raconté, l’autre escroc, là ?
—  Melchior, le blond ? Il me disait qu’ils vont simplement prendre des  photos avec les deux acteurs jouant leur scène. Je dois demander à la  chanteuse de faire une annonce.
— Poudre aux yeux, ils se foutent de ta gueule !
—  Je te dis que c’est très professionnel : ils veulent aussi que Rosina  traverse la salle derrière le blondinet. À mon avis, elle a un  déhanchement qui ne les a pas laissés indifférents, ajouta Bedel en  tapant sur l’épaule de Jojo.
— J’en ai assez entendu, je me tire dès que j’ai fini le verre que tu vas me donner.

Moins  d’une heure plus tard, Jojo, de nouveau trempé, se hissa à bord du  bateau désert. Il l’avait si bien observé qu’il dénicha facilement une  planque exiguë qui lui permettait de garder un angle de vue sur le pont.  Si l’on se fiait à la rouille qui couvrait ses charnières, cette cache  n’avait pas dû être visitée souvent, et il espérait que ce serait encore  le cas pour cette nuit.
Il commençait à somnoler lorsque le bruit  d’un moteur le fit sursauter. Les trois cinéastes s’extirpèrent d’un  taxi puis montèrent à bord, hilares.
— Quelle bande de ploucs. On leur ferait avaler n’importe quoi !
—  Fais gaffe qu’on ne nous entende pas, répliqua le troisième personnage,  celui qui paraissait diriger l’équipe. Maintenant, on se calme, on  surveille les alentours, et dans un quart d’heure, si rien ne bouge, on y  va, continua-t-il avec le même ton d’autorité.
Une vingtaine de minutes plus tard, Jojo sentit le bateau appareiller, sans bruit. Un moteur électrique ! se dit-il, voilà  pourquoi je les voyais sortir du port, la nuit, sans que personne les  remarque. Je ne m’étais pas trompé, ce sont bien des pilleurs d’épaves  qui se cachent.
Le temps passait. Gagné par un engourdissement  contre lequel il tentait de lutter, il sentit que le bateau stoppait et  entendit le démarrage d’un groupe électrogène. Il soupira d’aise : avec  un peu plus de bruit, il serait en sécurité.
Il perçut un grondement  lointain, celui d’un moteur qui se rapprochait. Des gardes-côtes ? Il se  pencha légèrement et, par un interstice, vit le chef de la bande,  toujours aussi calme, se tourner vers ses deux acolytes qui revêtaient  des tenues de plongée :
— Troisième et dernière, leur dit-il. Après,  on se casse. Comme j’ai répété partout que les repérages étaient  terminés et que nous partirions tôt à cause de la tempête, personne ne  se préoccupera de nous.
L’autre bateau les accosta enfin. Au bruit du  moteur, Jojo devina qu’il s’agissait d’une vedette surpuissante qui  tournait au ralenti depuis longtemps, sans doute pour en limiter le  niveau sonore. Ce n’étaient donc pas des gardes-côtes, mais alors qui,  ou quoi ? Il ne comprenait plus ce qui se passait.
C’est alors qu’il  commit l’erreur fatale. En bougeant, pour mieux voir, il donna un coup  de coude contre la cloison. Les trois hommes se retournèrent en même  temps et se précipitèrent vers son réduit. Il ne fallut que quelques  secondes supplémentaires pour qu’il se fût retrouvé à terre sous la  menace d’armes qui n’avaient rien de factice.
— Qu’est-ce qu’il fout là, ce poivrot ? dit l’un des deux plongeurs.
— Il cuvait sûrement son rhum. Mais ça n’a plus aucune importance, il faut simplement se débarrasser de lui.
— Je le flingue ?
—  Non, moins on fera de bruit, mieux ce sera. On le donne à nos amis, qui  le balanceront par-dessus bord loin d’ici, mais avec ce qu’il faut pour  qu’il reste au fond. Melchior, tu t’en charges.
Affolé par ces  menaces, Jojo fit mine de se rebeller et tenta de fuir en se jetant à la  mer. Sa tentative fut vite avortée ; il n’avait pas fait deux pas qu’un  violent coup sur le crâne suffit à l’arrêter.
Bâillonné, ligoté et  lesté alors qu’il était inconscient, il ne revint à lui que pour voir  les deux plongeurs remonter à bord pendant que leur chef discutait avec  un membre de l’autre équipage.
— C’est bon, tout est embarqué dans la  quille. Elle est fermée et l’étanchéité est vérifiée. C’est plein comme  un œuf ! dit-il en s’esclaffant. Pas mal de fric à se faire, avec ça !
—  C’est ingénieux, votre système, remarqua le nouveau venu, l’idée va  resservir. Une quille creuse, étanche, remplie de sable pour venir, et  bourrée… d’autre chose… au retour. Même si vous êtes contrôlés, c’est  sans risque. Excellent pour ce business.
Des trafiquants de drogue,  se dit Jojo, soudain paniqué. Il se mit à se débattre malgré son  harnachement, mais les quatre hommes l’empoignèrent aussitôt et le  firent passer dans la vedette.
— Ne vous inquiétez pas, je m’en occupe, on ne le retrouvera pas de sitôt, fit le quatrième personnage.
Il  fallut peu de temps pour que la puissante embarcation s’éloignât dans  la nuit. Lorsqu’elle s’arrêta, Jojo, transi de peur, dont seule la tête  émergeait de la bâche enserrée de chaînes dans laquelle il était ficelé,  fut saisi par deux individus prêts à le jeter par-dessus bord.
— On a laissé dépasser ta tête pour que tu puisses admirer les poissons, ricana l’un d’eux.
—  Arrêtez, c’est inhumain, protesta un des autres hommes, s’attirant les  regards surpris de ses comparses, tout en réveillant un espoir fou chez  ce pauvre Jojo. Ben oui, il fait nuit, comment voulez-vous qu’il voie  les poissons ? C’est pas bien de faire ça !
En éclatant de rire, il lui fixa une lampe frontale sous les applaudissements et les moqueries des autres trafiquants.
En  quelques secondes, jeté depuis le bastingage, il s’enfonça dans l’océan  glacé. Il suffoqua, puis il perdit connaissance, plongé dans une sorte  de coma où se mêlaient des pirates et un trésor, le trésor qui avait  nourri ses espoirs et lui avait permis de survivre aux pires  vicissitudes d’une existence parfois heureuse et souvent misérable.
Exit Jojo, dit une petite voix au fond de sa conscience.
Lorsque  sa chute s’arrêta, un ultime réflexe de survie lui fit ouvrir les yeux.  Un étonnant sourire illumina alors son visage, avant de s’y figer pour  toujours. Libéré de sa misère, il semblait regarder, à quelques mètres  de lui et dans la lueur de sa lampe frontale, la carcasse ventrue d’un  vieux galion échoué là depuis des siècles. Un de ces galions chargés  d’or qui hantent les légendes et excitent tant de convoitises.
De son  regard éteint, Jojo contemplait enfin ce qu’il avait tant espéré  trouver un jour, et qu’il possédait enfin pour lui seul, et pour  l’éternité.

Jean-Paul Robert - Mai 2021
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